A Briançon, Piolets d’Or, mais pas de marbre

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Les personnalités attachantes de Sean Villanueva O’Driscoll ou Silva Caro, la culture montagnarde géorgienne, le débat sur l’utilisation des hélicoptères, le conflit ukrainien ou encore la randonnée de haut niveau en Oisans. Beaucoup de sujets, de questions, de passions et un objectif principal : se rassembler pour célébrer le grand alpiniste. Retour sur le week-end de vacances autour des Piolets d’Or qui ont installé leur camp de base à Briançon pour la deuxième année consécutive.

Sommaire

Piolets d’Or et politique

Le même week-end sur la scène du Théâtre du Briançonnais verront un flûtiste irlandais expliquer comment faire ses besoins dans les toilettes glacées d’une caravane échouée au fin fond de la Patagonie et deux Ukrainiens raconter les horreurs de la guerre dans leur pays. Le déferlement d’émotions a encore fait son œuvre pour cette nouvelle édition des Axes d’or à Briançon, « la ville la plus haute d’Europe », comme aime à le dire son maire Arnaud Murgia.

Sur scène ou en coulisses, plusieurs sujets principaux ont animé les débats durant ce long week-end, et le moment le plus émouvant a certainement été la standing ovation réservée aux Ukrainiens Nikita Balabanov et Mykhailo Fomin qui sont montés sur scène pour recevoir leur prix spécial du jury pour leur ascension. de l’Annapurna III et parler de la guerre qui fait rage chez nous. Les Golden Piolets condamnent fermement l’agression de l’Etat russe contre l’Ukraine, a d’abord rappelé Christian Trommsdorff, président du GHM et principal organisateur de l’événement. Nous voulons également exprimer notre plein soutien à tous les Russes qui se sont publiquement opposés à cette guerre. »

« Je n’ai conduit qu’un jour et une nuit pour venir ici. »

« Je n’ai conduit qu’un jour et une nuit pour venir ici. La guerre est très proche de vous », insistait Balabanov à l’époque. Quant à ceux qui pensent que randonnée et politique ne font pas bon ménage et qui ont peut-être été choqués par les images du clip promotionnel de l’association Climb Army, qui vise à récolter des fonds pour l’achat de drones, casques ou autres matériels de guerre, Fomin répond sans hésiter : Quand dans les rues de votre ville des cadavres sont retrouvés, tout devient politique ! »

Nikita Balabanov (à gauche) et Misha Fomin racontent l’Annapurna III. © Piotr Drożdż/Piolets d’Or

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La question de l’hélicoptère

Peut-on parler de style alpin quand on se rend en hélicoptère au pied de la montagne ? C’est le deuxième sujet qui a enflammé les passions autour du sympathique duo ukrainien (Vyacheslav Polezhajko, le troisième grimpeur sur la corde Annapurna III, n’était pas présent à Briançon) qui a donc dû se contenter du Prix Spécial du Jury : « La question n’est pas tant pour cette ascension, explique Patrick Wagnon, membre du jury à l’origine de cette décision. Nous, les alpinistes, sommes pleins de contradictions et une randonnée d’approche en hélicoptère n’est pas grand-chose comparée à un vol long-courrier vers l’Himalaya, mais il me semble que face à l’explosion des brouillages liés aux hélicoptères au Népal, il faut donner l’exemple . »

« Chez nous, partir en hélicoptère, c’est comme partir en bus. »

La marche d’approche étant jugée trop dangereuse pour les porteurs, les Ukrainiens se sont défendus en évoquant un argument culturel : « Nos montagnes sont très éloignées des villes et pour nous, historiquement parlant, monter en hélicoptère, c’est comme prendre un bus. » . « La preuve qu’on peut toujours débattre en bons termes, c’est Patrick Vagnon lui-même, qui est monté sur scène pour remettre le prix à Nikita Balabanov et Mikhail Fomin.

Première pour la Géorgie

Le prix décerné aux Géorgiens Archil Badriashvili et Baqar Gelashvili pour leur première ascension du Saraghrar (7 303 m, Pakistan) n’a pas fait débat. « Une ascension qui répond à tous les critères de la charte des Piolets d’Or », comme le rappelait Christian Trommsdorff sous les yeux de Theo Tsouloukiani, le ministre géorgien de la Culture, des Sports et de la Jeunesse venu assister à cette première historique pour ce petit pays aux une belle culture montagnarde symbolisée par Ushba, son pic symbolique.

Baqar Gelashvili (à gauche) et Archil Badriashvili reçoivent leur trophée des mains d’Arnaud Murgia, maire de Briançon, et de Theo Tsouloukiani, ministre géorgien de la Jeunesse et des Sports. © Piotr Drożdż/Piolets d’Or

Le charisme de Sean Villanueva O’Driscoll

Celui décerné à Sean Villanueva O’Driscoll pour son Moonwalk sur le Fitz Roy est peut-être discutable, mais on tombe plutôt sous le charme de ce grimpeur décidément unique en son genre, capable de sortir son incroyable flûte irlandaise dans le milieu d’une conférence de presse : « A Fitz Roy j’étais seul, mais là, maintenant que j’ai un public, je suis désolé, mais vous allez m’écouter ! », a-t-il lâché après avoir évoqué son an et demi en Patagonie , son rapport à la solitude ou encore son admiration pour l’Espagnole Silvia Vidal, consacrée l’an dernier à Briançon.

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Déjà primé pour des ouvertures rocheuses dans les grandes murailles du Groenland en 2010, Sean Villanueva O’Driscoll méritait-il à nouveau d’être pointé du doigt pour cette traversée du Fitz Roy qui avait déjà été réussie (en sens inverse) par Tommy Caldwell et Alex Honnold en 2014 .? Le beau joueur, Benjamin Védrines, qui aurait pu recevoir la prestigieuse récompense pour son ascension de Chamlang avec Charles Dubouloz, est lui-même monté sur scène pour lui remettre la récompense en compagnie de Mathieu Maynadier. La veille, deux locaux de l’étape sont venus présenter leurs montagnes à des invités venus de loin (et d’autres), lors d’une table ronde sur le thème « une belle randonnée made in Écrins-Oisans », avec Benjamin Ribeyre et Fred Dégoulet.

De gauche à droite : Benjamin Védrines, Sean Villanueva O’Driscoll et Mathieu Maynadier. © Piotr Drożdż/Piolets d’Or

Puis ce fut au tour de Silva Karo, une Slovène du top 300, de venir récolter le bien mérité Piolet d’Or Carrière, succédant au Japonais Yasushi Yamanoi sur ce palmarès réservé aux légendes de l’alpinisme. Détendu dans l’exercice, le Slovène, aujourd’hui directeur du Festival du film de montagne de Ljubljana, est revenu sur l’âge d’or de l’alpinisme slovène et les Trois Mousquetaires soudés qu’il a fondés avec Janez.

Jeglič et Francek Knez.

Et les femmes dans tout ça ? Malgré plusieurs apparitions sur la liste des ascensions notables en 2021, depuis Lisa Billon, primée en 2015 pour son ascension en Patagonie, elles sont la principale absente de la liste. Pour tenter d’expliquer le phénomène que connaît bien le jury des Piolets d’Or, la sociologue Delphine Moraldo, auteur de L’Esprit de l’alpinisme, une sociologie de l’excellence en alpinisme, du XIXe siècle au début du XXIe siècle (Ens Lsh Lyon, 2021) est intervenue pour faire ressortir le facteur historique et rappeler cette date étonnante : 1970, l’année où les femmes ont été autorisées à rejoindre le prestigieux British Alpine Club.

Puis il était temps d’aller déguster le vin géorgien ramené des contreforts d’Ushba et de refaire le monde fascinant de la randonnée jusqu’au bout de la nuit.