Est-il encore possible de sauver le soldat EDF ?

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Depuis vingt ans, EDF est accusé de tous les maux. L’entreprise publique jouera en permanence sur sa position de monopole, qu’il convient d’affaiblir pour plaire à Bruxelles. Elle empêcherait les concurrents d’entrer dans la production et la vente en maintenant des prix bas, ce qui l’obligerait à vendre une partie de sa production nucléaire à prix coûtant aux nouveaux entrants. Elle poursuit obstinément l’option nucléaire alors qu’elle n’est pas en mesure de mener à bien la construction des nouveaux EPR. Ses erreurs stratégiques, dont ses aventures en Amérique latine, puis aux Etats-Unis dans le nucléaire et ses implantations très chères en Grande-Bretagne et en Italie financées par des emprunts, expliqueraient aussi son endettement abyssal de 44 milliards d’euros (fin 2021). Elle est ici rejetée par les milieux financiers, constamment suspectée par Bruxelles, méprisée par les milieux politiques et les hauts fonctionnaires, alors que sa situation économique, on le verra, est avant tout la conséquence d’injonctions contradictoires de l’Etat.

Parallèlement, les difficultés de construction de l’EPR de Flamanville, principalement dues à la dilution des compétences d’ingénierie et de maîtrise d’œuvre, remettent en cause la capacité d’EDF à maîtriser de nouveaux projets. Aussi, sommes-nous particulièrement biaisés en imputant les problèmes de fonctionnement et de maintenance rencontrés par le parc de réacteurs existant en 2022, comme la manifestation de l’effondrement des compétences d’EDF, alors que ce n’est pas le cas. Certes, les arrêts simultanés de 32 réacteurs arrivent à un très mauvais moment, mais on voit aussi qu’EDF est capable de redémarrer 27 de ces réacteurs au pic de consommation en décembre et le reste bien avant la fin de l’hiver. qui méprisent EDF et pensent nucléaire. Cela fait partie du dénigrement du nucléaire, qui n’est pas nouveau mais qui est politiquement et électoralement très rentable depuis l’accident de Fukushima. Les déboires de la construction de l’EPR de Flamanville ont contribué à délégitimer un peu plus l’option nucléaire dans la transition bas-émission au point que le précédent gouvernement avait entériné la réduction de la part du nucléaire à 50 % de l’électricité produite en 2035 (avec la fermeture de 12 tranches auparavant), tout en encourageant les partisans de l’option du tout renouvelable (EnR) dans le mix électrique en 2050.

Mais là! Il est impossible aujourd’hui d’avoir une électricité complètement décarbonée sans le nucléaire, à moins d’avoir le potentiel hydroélectrique de la Norvège ou le potentiel géothermique de l’Islande. Ainsi, en février 2022, Emmanuel Macron, dans un élan de lucidité et d’électoralisme, proclame la relance en France d’un programme nucléaire avec la construction d’au moins six EPR2 (2 pour le second palier) et sans doute d’au moins huit autres.

Du coup, EDF devient la base de la stratégie de transition électrique, où le nucléaire occupera une place centrale à côté des énergies renouvelables. Comme l’écrit Élie Cohen, « ce n’est rien de moins qu’un grand projet colbertiste que le président veut lancer. Tout concourt à cela, l’engagement de long terme de l’État avec un programme de six EPR décidé aujourd’hui et huit autres plus tard, des moyens de recherche pour les petites réacteurs modulaires (SMR), le déploiement de Framatome (filiale d’EDF) contre les turboalternateurs avec l’acquisition des turbines Arabelle à GE, qui implique un engagement fort pour doter EDF des moyens financiers nécessaires ». Pourtant, ce tournant majeur intervient très tardivement. A l’heure où EDF et les acteurs de la filière sont tellement fragilisés que l’on peut s’interroger sur leur capacité à relever le défi. Nous commençons à nous rendre compte de toutes parts que nous sommes allés trop loin dans le dénigrement systématique de l’industrie nucléaire et d’EDF et dans les sacrifices financiers répétés exigés de l’entreprise publique de l’énergie. La renationalisation suffira-t-elle à sauver le soldat EDF ?

L’importante reconstitution des compétences techniques et d’ingénierie en cours depuis 2019 doit être rapidement consolidée par des engagements clairs du pouvoir politique. Ce qui n’est pas encore le cas. La renationalisation ne résoudra les difficultés actuelles que si elle n’est pas accompagnée de décisions qui réduisent la dette d’EDF, d’autres qui facilitent le financement des différents investissements dans l’EPR2 pour systématiser les contrats de garantie de revenus et d’autres encore pour permettre à EDF de maintenir ses marges dans le futur .

L’État, premier responsable de l’endettement abyssal

La situation financière d’EDF n’a surtout pas été alourdie par de mauvais choix stratégiques passés, comme l’internationalisation aux États-Unis et en Amérique latine, et son incompétence à gérer des projets nucléaires complexes, qui ont entraîné des surcoûts importants. L’essentiel de la dette provient de contraintes réglementaires qui conduisent à des prélèvements systématiques sur les bénéfices potentiels d’EDF. Tout tient à une contradiction fondamentale entre l’acceptation par l’Etat français depuis 1996 des directives et règlements de Bruxelles, tout en essayant systématiquement de les contourner par des mesures qui grèvent les revenus d’EDF. Le comble de ses contradictions se manifeste actuellement avec l’écran tarifaire, qui dans le secteur de l’électricité est presque entièrement payé par EDF et lui coûtera 10 à 15 milliards d’euros en 2022.

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L’État français a accepté les directives successives sans en mesurer les conséquences sur les prix de l’électricité, les prix étant fixés sur le marché continental, dont l’intégration conduit à des prix bien supérieurs aux coûts du nucléaire existant. Dès 2003 et la manifestation des premières hausses de prix, les gouvernements de droite et de gauche ont tenté de contourner l’esprit des directives pour permettre aux industriels et aux ménages de bénéficier de ce qu’on appelle la rente nucléaire.

Nous avons ainsi maintenu le plus longtemps possible les tarifs réglementés de vente (TRV), que les directives ont imposé de supprimer successivement pour les industriels, les PME, le tertiaire. Il est toujours en place pour les ménages à un niveau aligné sur les coûts du nucléaire existant. C’est là qu’intervient le dispositif délirant de l’ARENH, créé en 2011 par la loi NOME et qui sera en place jusqu’en 2025 pour faire accepter cette exemption française par la Commission. Il consiste à donner aux concurrents d’EDF la possibilité d’acheter un quart de sa production nucléaire à 42 euros par MWh (augmenté à 46,5 EUR/MWh en 2022). Lorsque les prix de gros sont supérieurs au prix de l’ARENH, les concurrents d’EDF exercent leur option, lorsque les prix sont inférieurs, ils achètent sur le marché. Ainsi, EDF subventionne ses concurrents pour qu’ils leur prennent des parts de marché, et ce sans compensation lorsque les prix de gros faiblissent, tandis que l’entreprise publique doit supporter seule les coûts des exigences croissantes de sûreté des réacteurs.

Ces provisions ont dépouillé EDF d’une grande partie de ses marges, sans compter sa perte de chiffre d’affaires et de clients (au rythme de 100 000 clients par mois d’ici 2021). Pour donner une idée de ce que ces charges ont entraîné, on peut calculer qu’en 2019, alors que le prix moyen de marché était d’environ 50 €/MWh, l’ARENH, combinée au maintien de la TRV sur le secteur résidentiel, a coûté 1,7 milliard d’euros à EDF en 2019. L’épisode actuel du bouclier tarifaire pousse à l’extrême l’instrumentalisation d’EDF à des fins qui n’ont rien à voir avec ce que devrait être la stratégie d’une entreprise, publique ou non. Face à la hausse des prix du marché de l’électricité, EDF finance, sur ordre de l’Etat, le bouclier conçu par le ministère de l’Economie au détriment de sa capacité d’investissement.

Outre le fait que les TRV n’ont pas beaucoup augmenté dans cet épisode (4%), l’Etat a demandé à EDF d’augmenter les allocations d’électricité aux fournisseurs alternatifs de 20 TWh dans le cadre du dispositif ARENH, alors qu’il n’est plus nucléaire l’électricité du tout à cause des difficultés actuelles. Les exigences de l’État arrivent au pire moment pour EDF, qui est engagé dans son programme de maintenance des réacteurs nucléaires (visite décennale des réacteurs, remise à neuf de cinq réacteurs en 40 ans, dont la programmation a dû être reportée en raison du Covid) et avec la corrosion sous contrainte détection sur quelques réacteurs plus récents . La production nucléaire était tombée en dessous de 300 TWh, et début septembre elle a dû acquérir 20 TWh sur le marché à terme à des prix extrêmes de 500 €/MWh. Au final, cela lui coûtera plus de 10 milliards d’euros et contribuera à la détérioration de son résultat (EBITDA) en 2022 à -18 milliards contre 8 milliards en 2021.

Le retour dans le giron de l’État ou la quasi-faillite

C’est donc une entreprise très fragilisée financièrement et en compétences techniques et industrielles, qui rentre dans le giron de l’État, afin de répondre aux objectifs qui lui sont fixés entre le financement de la première vague de six réacteurs EPR2-, la modernisation du parc existant de 56 réacteurs, ainsi que la poursuite de son développement dans les énergies renouvelables et à l’international dans le nucléaire (Hinkley Point au Royaume-Uni). En fait, le gouvernement n’a eu d’autre choix que de renationaliser EDF. Une entreprise n’a pas sa place en bourse si l’État détermine son niveau de revenu.

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Le financement et la valorisation ne dépendront plus des évaluations des analystes financiers et des agences de notation. La baisse continue de la valeur de l’action EDF avait ramené sa valeur boursière à 35 milliards d’euros et fortement limité ses possibilités de financement sur le marché. Tout cela s’est traduit par un grand scepticisme face au fameux « mur des investissements » qui attend EDF dans les quinze prochaines années. A savoir 50 milliards d’euros pour le grand manteau, pareil pour les six EPR2, une trentaine de milliards pour les grands projets ENR…

Alléger la dette et faciliter les financements

La renationalisation permet à l’État de reprendre une partie de la dette, comme il l’a fait avec la SNCF (35 milliards sur un total de 48 milliards) en 2020 et 2022. Elle peut également faciliter le financement de divers types d’investissements nucléaires par des garanties explicites d’emprunt , ce qui n’était pas possible avec la structure de capital précédente. Le statut d’entreprise publique pourrait également permettre la création d’un Service d’intérêt économique général (SIEG) autour de la production nucléaire, statut reconnu par l’UE qui confère une obligation de service public à un organisme et permettrait l’existence d’un soutien public aux investissements. Cela pourrait être sous forme de subventions partielles, mais plus facilement sous forme de contrats à prix garantis.

La préservation des marges

Il serait plus que judicieux que l’ARENH ne soit pas renouvelée en 2025 si l’on veut arrêter de drainer les marges d’EDF. Le système a atteint ses objectifs avec l’entrée sur le marché des grands énergéticiens comme ENEL, Engie, Total Energies et d’une myriade de petits fournisseurs dont les plus sérieux sont dans le créneau exclusif de la vente d’électricité verte associée aux énergies renouvelables. équipement. En mars 2022, la part de marché des fournisseurs alternatifs était de 44 %. Force est de constater que cette concurrence artificielle basée sur l’allocation des MWh ARENH à ces petits et grands fournisseurs n’est pas d’une grande utilité, notamment pour les ménages où, avant la crise actuelle, après avoir conquis un nouveau client, une offre était faite à un prix proche à env. TRV. Alors la participation à cette fausse concurrence ne passe pas par l’investissement dans la production.

Enfin, l’opportunisme d’entrée de pure players cherchant à bénéficier des règles bancales de l’ARENH sans chercher à se prémunir contre les augmentations a été clairement démontré par les demandes d’augmentation des allocations de l’ARENH de 20 TWh pour les sauver de la faillite. Pour paraphraser un commentateur (Gérard Petit) sur le site Telos : « Pour sauver la flottille des concessionnaires, nous préférons couler le fleuron EDF. Cela n’a pas empêché la disparition de 16 des 30 distributeurs d’électricité inscrits sur le site des comparateurs de prix. en 2021 en se débarrassant de leurs clients ou en faisant faillite.

La nécessité de clarifier enfin les intentions gouvernementales

Pour sauver le soldat EDF, le retour à un statut pleinement public est une condition nécessaire mais pas suffisante. Elle ne garantit pas qu’EDF et la filière nucléaire puissent reprendre la maîtrise financière et technique de leur sort fragilisé par les errements du gouvernement. Et ses choix sont toujours flous et incohérents… L’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % d’ici 2035, qui justifiait la programmation de la fermeture de 14 réacteurs, dont les deux de Fessenheim, déjà achevés en 2020, est toujours d’actualité . Aucune perspective claire n’est donnée pour EDF.

Dans son allocution à l’Assemblée nationale le 5 juillet, le Premier ministre a inscrit la décision de renationalisation d’EDF dans une volonté d’affirmer sa souveraineté sur les choix énergétiques. Le ministre de l’Economie et des Finances a également expliqué que l’opération était un choix stratégique « car l’indépendance énergétique n’a pas de prix ». Oui, mais il faut passer des paroles aux actes.

Le nouveau PDG d’EDF ne pourra pas remettre l’entreprise sur pied sans avoir carte blanche pour préserver sa structure, ses marges opérationnelles, la mobilisation du capital interne, la possibilité d’utiliser des contrats de garantie de revenus pour le futur EPR2, sur la protection de l’entreprise contre les attentats de Bruxelles. Et le lancement du nouveau programme nucléaire est désormais urgent. Si EDF est en quelque sorte cogéré par le gouvernement, l’entreprise est tout simplement condamnée.