expédition. Récit : Kahuna, une épopée en terre polaire

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Après cinq mois en Norvège et Svalbard sur Kahuna, un JPK 45 FC mis à l’eau en mars 2022, Yvan Lazard, Baptistin Coutance, Robin Villard et Quentin Lustig, quatre élèves ingénieurs, nous racontent leur périple vers le nord. Yvan, le skipper, raconte.

UN JPK 45 FC AU DÉPART DE LORIENT

LE 5 MARS 2022, une quarantaine de personnes se sont réunies sur les pontons de La Base à Lorient pour célébrer le baptême de Kahuna. Ce JPK 45 FC est le 17ème à sortir du chantier naval de Larmor-Plage. A cette occasion, le chef de chantier Jean-Pierre Kelbert a pris la parole : « Pour nous, Kahuna a été un vrai défi, c’est notre première propulsion électrique. » Cette cérémonie marque le départ du voilier vers le cercle polaire arctique.

Pour fiabiliser ce voilier, Bruno, le propriétaire, a accepté de nous laisser les clés d’une expédition de cinq mois qui nous mènera jusqu’à 80°N. En contrepartie, nous prenons en charge les frais de fonctionnement du voilier (location, assurance, réparations) pendant toute la durée du voyage et testons tout le matériel à bord. Pour nous, c’est l’occasion idéale. Nous pourrons réaliser notre expédition de ski de randonnée en voilier. J’ai monté une équipe avec mes camarades de classe, trois élèves-ingénieurs de 22 et 23 ans, pour la plupart des montagnards. Je suis le seul à avoir déjà une expérience de la voile le jour du départ. Dommage qu’ils apprennent ça au boulot…

Le programme est le suivant : partir de Lorient début mars, traverser la Manche et la mer du Nord vers Bodø, sortir les skis de randonnée de la soute pendant deux mois entre les Lofoten, Tromsø et les Alpes de Lyngen et une fois la banquise fondue, traversez le Spitzberg pour continuer à skier, cette fois au pays des ours et des icebergs.

Les premières navigations après le départ sont un vrai plaisir. Un puissant anticyclone s’est installé près du Danemark, nous offrant les conditions idéales pour nous rendre de Lorient à Dunkerque. Il nous faut 11h pour rejoindre Camaret puis 42h pour boucler Camaret-Dunkerque. Le bateau est costaud et nous maintenons les 8 nœuds de moyenne sans (presque) aucun effort.

Ensuite, nous nous attaquons à la mer du Nord et malgré des conditions étonnamment favorables pour le mois de mars, nous savons que ce ne sera pas une promenade de santé. Les bancs de sable cèdent la place aux DST, aux plates-formes pétrolières et aux parcs éoliens.

LE NEZ SUR L’AIS EN PERMANENCE

Nous avons le nez sur l’AIS tout le temps. Pour le moment, nous sommes le seul bateau de plaisance de toute la mer du Nord. La production hydraulique, propulsée par nos deux moteurs électriques OceanVolt SailDrive de 15 kW, montre ici tout son potentiel. À 8 nœuds sous voiles, il suffit de faire tourner les hélices 12 heures par jour pour que nos batteries au lithium NMC de 30,4 kWh soient pleines.

Heureusement on va vite, car en dessous de 7 nœuds ça ne sert à rien d’essayer de produire : en rallongeant les hélices on perd 1 nœud, et à 6 nœuds la production est insignifiante.

Pourtant, une fois qu’on a mis les pieds en Norvège, on n’en est pas loin. En fait, nous avons plié notre bôme en deux sur le dernier empannage avant l’arrivée. Avec 31 nœuds de vent sous grand-voile seule, nous nous sommes dit que cela suffirait à amortir le choc du passage de la voile avec l’écoute. Malheureusement non. Une nouvelle bôme plus résistante est rapidement commandée à VMG Soromap qui parvient à la fabriquer en moins d’une semaine.

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Elle nous sera livrée à Tromsø un mois plus tard après pas mal de rebondissements. Attendez-vous à 3 400 € pour un JPK 45 Boom, dont la moitié pour une livraison en Europe du Nord.

594 LITRES DE GASOIL SUR L’ENSEMBLE DU VOYAGE

Pendant ce mois d’attente, il va aussi falloir corriger les défauts de jeunesse du voilier : un guindeau déporté qui craint l’eau, une batterie de générateur qui ne se charge pas, un tableau électrique qui prend une pluie de condensation. Plus surprenant, trois winchs Andersen du bateau ont rendu l’âme le premier mois sans utilisation particulière. Le lot était défectueux et la pièce en question nous a été rapidement renvoyée dans un colis.

Entre deux réparations on arrive quand même à sortir les skis pour les premiers parcours. L’enneigement est excellent et c’est bon pour se dégourdir les jambes après un mois en mer. Nous gravissons une dizaine de sommets autour de Bodø, ce qui limite le nombre de kilomètres. Et pour cause, sans grand-voile, seul notre moteur électrique nous transporte, et notre autonomie sans recharge n’est que de 24 milles à 4,9 nœuds avant de devoir démarrer notre groupe électrogène, qui nous permet de recharger notre flotte de batteries. .

Bien que la plupart des pontons norvégiens nous permettent de nous connecter, il est conseillé de limiter les trajets trop longs. La navigation électrique incite à la sobriété énergétique et on ressent un picotement au cœur dès qu’on démarre le chauffage ou le groupe. Il faut dire que ça valait le coup. En cinq mois d’expédition nous limiterons notre consommation totale de gasoil à 594 l, dont 140 l pour le chauffage et le reste pour la propulsion.

La ruée vers le nord continue, et entre Bodø et Lofoten le diable nous surprend : Seul sous la trinquette, le bateau s’immobilise dans 25 nœuds de vent. Un piège à poisson solide nous ancre au fond. Le gouvernail et le moteur bâbord sont accrochés, ce qui dirige le kahuna sous le vent, et les vagues de 2 m se brisent et remplissent le cockpit. La situation est très inconfortable et offre peu d’opportunités. L’eau est à 4°C, la mer est agitée, j’ai très peur que la mèche du safran se torde et qu’une fuite se déclare.

DÉCOUVERTE DES ALPES DE LYNGEN

Dès lors, je n’hésite pas à lancer un PAN PAN « préventif » au cas où la situation empirerait. Cela ferait gagner de précieuses minutes. Mon message aux garde-côtes norvégiens est clair : « Je n’ai pas besoin d’aide pour le moment », mais ils changent d’avis et demandent qu’un cargo soit dérouté. Je n’aime pas ça, mais j’ai d’autres chats à fouetter. En fait, Baptistin plonge sur une corde pour nous libérer. Cinq minutes plus tard, il dégage cette bouée maudite et Kahuna est libéré. On vérifie les cours d’eau, pas une goutte, ouf !

La Garde côtière est rassurée et nous aussi. Nous ne savons pas ce que faisait ce piège à 200 m de profondeur et à plus de 10 milles au large. C’est un vrai malchanceux qui nous a frappés ! Nous plongerons le lendemain pour inspecter le sail drive et le gouvernail. Leur résistance est impressionnante car les chocs qu’ils ont reçus étaient forts. Il est décidé de ne pas naviguer de nuit, ce qui ne nous oblige pas tellement, car dans une semaine la journée devrait être permanente à cette haute latitude.

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FIN MAI, LES GLACES S’OUVRENT

Les Lofoten sont alors à notre disposition et nous prenons beaucoup de plaisir à skier sur cette excellente neige. Malgré tout, cet or blanc commence à fondre et nous continuons notre épopée vers Tromsø près du Cap Nord. Kahuna a l’air minuscule dans ce port. Il faut se frayer un chemin entre les imposants voiliers d’expédition en acier et en aluminium. Tous emmènent leurs clients dans les célèbres Alpes de Lyngen pour faire comme nous : skier & Naviguer.

Les conditions d’enneigement sur ce massif mondialement connu sont excellentes, et sur la vingtaine de remontées à ski que nous avons réalisées, une a marqué l’équipage : la face nord du Store Lenangstinden. À 1 624 m, c’est le point culminant de la péninsule nord de Lyngen et nous avons effectué la première descente à ski connue du versant nord. Ce fut un tournant pour l’expédition car les skieurs professionnels norvégiens ont commencé à s’intéresser à nous après cette « première ».

Fin mai, la glace s’est enfin ouverte et nous avons navigué jusqu’à Longyearbyen. La ville de 2 000 habitants aux airs de Far West est la plus septentrionale du monde, et après avoir emprunté notre carabine – présence d’ours oblige – nous entamons nos premières descentes. L’engagement est total, mais ça vaut le coup !

LES BOUSSOLES FONT N’IMPORTE QUOI

Nous rencontrons des morses, des baleines, des orques, des rennes, des phoques et une variété d’oiseaux. Heureusement pour nos yeux, toute la faune s’est donné rendez-vous au bout du monde. Seul l’ours est recherché, et seulement quelques jours avant notre départ nous parvenons à l’observer depuis le bateau. Heureusement, nous n’avons pas été surpris lorsque nous avons touché le sol, car ce carnivore peut attaquer les humains.

En plus de la faune, Svalbard possède une variété d’attractions touristiques atypiques. A côté de la célèbre réserve mondiale de semences, malheureusement interdite de visite, nous avons découvert Pyramiden, une ville de mineurs russes abandonnée depuis 1998, qui vous fait voyager dans le temps. Entre statues de Lénine et architecture soviétique, c’est un véritable dépaysement dans une ambiance post-apocalyptique. Durant notre mois au Svalbard nous ne pouvions pas ignorer le 80°N. Le 80e degré de latitude marque la fin de toutes les cartes.

En le traversant, on se croyait dans « Pirates des Caraïbes », au bout du monde. Nous nous attendons à ce que l’océan finisse dans l’abîme. Nos instruments sont également perturbés par cette proximité avec les pôles. Le champ magnétique terrestre est si faible dans le plan horizontal que les boussoles commencent à dire des bêtises.

Sous Spinnaker, Kahuna a franchi le 80e parallèle à 10 h 46 UTC le 16 juin 2022. Cela en fait le premier voilier à propulsion électrique à atteindre une telle latitude. Le temps de tourner vers le sud approche et Svalbard commence à nous chasser. En effet, nos gribs téléchargés via Iridium pointent vers un puits se rapprochant de l’archipel.

Nous passons ensuite trois jours exténuants dans 45 nœuds établis. Vous ne dormez pas en mer et vous ne dormez pas non plus au mouillage. C’est la première fois que nous glissons avec notre ancre bêche de 27kg et sa chaîne de 100m. Dans la baie de Longyearbyen, même les gigantesques paquebots de croisière Ponant peinent. Au moins, nous ne sommes pas les seuls ! Lorsque ces temps difficiles seront passés et que nous dirons au revoir à Svalbard, nous mettrons le cap vers le sud pour la première fois en quatre mois d’expédition.